18/02/2026
Leïla Shahid : toute l’humanité de la Palestine
C’est avec une immense tristesse que nous avons appris la disparition brutale de Leila Shahid qui fut Déléguée Générale de la Palestine en France de 1994 à 2005 et que nous avions reçue plusieurs fois à Metz.
Hommage de Isabelle Avran pour l'AFPS:
"Pour toutes et tous, ici et là-bas, Leila Shahid restera la voix de la Palestine, ce pays, dont elle aura été arrachée avant même sa naissance au Liban, par l’exil forcé imposé par les armes à tout un peuple dès 1947. Déléguée générale ou ambassadrice de [Palestine] dans plusieurs pays européens et singulièrement en France, [...] Leila Shahid aura su plaider auprès des chancelleries le respect des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, le droit du peuple palestinien à l’auto-détermination et à l’indépendance. « Il est rare, dans l’Histoire, que la victime de la colonisation propose à son agresseur de partager avec lui sa patrie d’origine. C’est exactement ce qu’a fait l’OLP, puisqu’elle revendique une partie de sa patrie, la bande de Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est et reconnaît Israël dans les frontières de l’accord d’armistice de 1949 » rappelait-elle alors que les fait accomplis unilatéraux de la colonisation israélienne visaient déjà à rendre caducs toute négociation fondée sur le droit et l’horizon d’un État palestinien indépendant...." >>lire l'intégralité de l'hommage de Isabelle Avran sur le site national de l'AFPS
Dont celui de l'Union Juive Française pour la Paix :
Leïla, tu vas terriblement nous manquer ... La disparition de Leïla Shahid, c’est une perte immense pour le peuple palestinien et pour toutes celles et ceux qui se battent pour une paix fondée sur l’égalité des droits et la justice... (lire la suite sur https://ujfp.org/leila-tu-vas-terriblement-nous-manquer/)
Et celui de Edwy Plenel:
Leïla Shahid : toute l’humanité de la Palestine
Parfois, la mort d’un seul être sonne le glas pour toute l’humanité. C’est le cas de la disparition de Leïla Shahid qui ne fut pas seulement la voix d’une cause, mais celle de son universalité. Comment ne pas vivre son suicide comme un cri de révolte face au sort de la Palestine ?... (lire la suite sur le site de Mediapart)
Texte intégral de l'UJFP:
"Leïla, tu vas terriblement nous manquer... La disparition de Leïla Shahid, c’est une perte immense pour le peuple palestinien et pour toutes celles et ceux qui se battent pour une paix fondée sur l’égalité des droits et la justice...
Leïla, tu viens d’une famille illustre. Le dernier maire de Jérusalem, à l’époque ottomane, où cohabitaient musulmans, chrétiens et juifs, c’est ta famille.
Celui qui s’est battu à l’ONU en 1948 pour déposer le projet du Haut Comité Arabe proposant une Palestine pluraliste, ouverte à ses habitants et aux réfugiés cherchant où aller, c’est ton grand-père. Tu le racontes formidablement dans le film Yallah Gaza.
Le livre de Sirine, ta mère, raconte cette Palestine vivante d’avant 1948, que les sionistes s’acharnent à faire disparaître.
Tu es née à Beyrouth, immédiatement après la Nakba qui a chassé ta famille.
Jean Genet a raconté avec une force incroyable votre entrée à tous les deux dans Sabra et Chatila immédiatement après ce crime de masse, en 1982. Qui aurait pu croire que des crimes encore plus effroyables seraient perpétrés plus tard, en toute impunité pour leurs auteurs ?
Tu es devenue la voix de la Palestine, à Paris puis à Bruxelles. Tu as combattu avec succès et persévérance l’image ignoble que les dominants de nos sociétés essayaient de donner des Palestiniens « terroristes » et infréquentables.
La très grande tournée que tu as faite avec Michel Warschawski (un Juif israélien) et Dominique Vidal (un Juif français) dans les quartiers populaires de différentes villes de France, est un moment formidable : vous opposiez à l’apartheid, au colonialisme et au suprémacisme, une parole fondée sur la justice, l’égalité, la rencontre.
Tu as croisé à de très nombreuses reprises des membres de l’UJFP et il y avait entre toi et nous plus que de l’amitié. Un accord très profond.
Tu as dû éprouver effroi et dégoût devant ce qui se passe depuis le début du génocide à Gaza. Cette complicité éhontée des dirigeants, des médias, de la plupart des politiques.
Leïla, l’UJFP continuera ce qui a été le combat de ta vie. Ici, faire abroger l’accord économique entre l’Union Européenne et Israël, barrer la route à la proposition de loi Yadan qui veut criminaliser le soutien aux droits des Palestiniennes et des Palestiniens ; là-bas, aider de toutes nos forces le peuple palestinien à rester debout.
Les luttes que tu as menées sont et resteront des exemples pour nous.
La Coordination nationale de l’UJFP, le 20 février 2026
Texte intégral de Edwy Plenel:
Leïla Shahid : toute l’humanité de la Palestine
Parfois, la mort d’un seul être sonne le glas pour toute l’humanité. C’est le cas de la disparition de Leïla Shahid qui ne fut pas seulement la voix d’une cause, mais celle de son universalité. Comment ne pas vivre son suicide comme un cri de révolte face au sort de la Palestine ?
Il est des désespoirs intimes qui rejoignent des tristesses collectives. Tous ses proches savaient Leïla Shahid dépressive. De secrètes périodes de lassitude et d’abattement succédaient à ses sursauts d’énergie et de combativité, où on la retrouvait telle qu’elle fut toujours en public, généreuse et joyeuse. Intensément disponible, soucieuse des autres, curieuse de tout. C’est ainsi qu’elle s’était présentée, en septembre dernier, pour l’une de nos émissions sur la tragédie de Gaza – sa dernière intervention sur Mediapart. Elle était venue avec un énorme bouquet de fleurs, accompagné d’un mot pour remercier toute notre équipe de son travail. Jamais, auparavant, l’un·e de nos invité·es n’avait eu cette attention. Leïla Shahid ne portait pas seulement la justesse de la cause palestinienne mais aussi son élégance, sa tenue, sa dignité.
Car il ne suffit pas de dire qu’elle fut durant près de quatre décennies l’incomparable voix de la Palestine en France et en Europe (lire l’article de Gwenaelle Lenoir). Il faut surtout insister sur la hauteur et la rigueur avec laquelle elle l’a incarnée, ne cédant jamais aux facilités démagogiques, opportunistes ou sectaires. De l’interminable injustice faite au peuple palestinien, dont témoignait douloureusement son histoire familiale, elle fit une cause universelle, à l’échelle de l’humanité tout entière.
L’égalité des droits, la justice pour tous·tes, l’exigence de démocratie, l’intolérance aux racismes, le refus des dogmatismes, la solidarité sans frontières : Leïla Shahid élevait la Palestine en cause commune des damnés de la terre, des dominés, des opprimés, des discriminés, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent.
Sa Palestine se dresse face à tous les pouvoirs injustes, contre toutes les corruptions, toutes les laideurs, toutes les abjections. Elle symbolise l’universalité de la question coloniale, cette évidente proclamation qu’un peuple, quel qu’il soit, ne saurait être libre s’il en opprime un autre. Pis, qu’il se perd lui-même, jusqu’au crime contre l’humanité dans le rejet des humanités qu’il persécute. Et c’est bien le spectacle qu’offre désormais l’État d’Israël, aveuglé par sa puissance, égaré par le nationalisme, gangrené par le racisme.
Avoir l’intelligence de sa révolte, c’est refuser qu’elle imite ce qu’elle combat. La Palestine universelle qu’a défendue Leïla Shahid est l’inverse de la tribu, de la clôture et de la
fermeture. Le contraire d’une nation identitaire, intolérante à la diversité, rejetant les minorités, persécutant les dissidences. C’est ainsi que Leïla Shahid prenait toujours soin de mettre en garde, ici même, ses soutiens contre tout accommodement avec l’antisémitisme. « Tout acte contre la religion ou le peuple juifs est un crime contre la cause palestinienne », ne cessait-elle de répéter.
Quelle secrète force d’âme les habite pour faire face, tenir bon et tenir tête quand la catastrophe fait bien pire que tenir toutes ses promesses ?
Jusqu’au bout, jusqu’à son suicide où se mêlent désespoir et courage, Leïla Shahid a vécu cette brûlure incandescente de la vérité qui oblige à ne pas pactiser avec l’imposture, à ne pas renoncer à la justice, à ne pas se résigner à la défaite. Comme d’autres figures de cette cause aujourd’hui si meurtrie, elle n’a pas hésité à penser contre les siens si la fidélité à l’idéal l’exigeait. Pas plus qu’elle ne s’accommodait de l’idéologie religieuse et autoritaire du Hamas, dont elle était politiquement l’adversaire, elle n’a pas supporté la corruption et les compromissions de l’Autorité palestinienne – d’où son renoncement à son poste d’ambassadrice.
Depuis notre confort, nous avons du mal à imaginer l’intensité de la tragédie vécue par cette génération de la diaspora palestinienne qui a été saisie depuis sa jeunesse par la simple exigence du droit et de la justice. À force d’échecs, de faux espoirs, d’inégalité des armes, d’indifférence des États, leur résistance, qui aurait pu n’être qu’une bravoure juvénile, est devenue celle d’une vie entière, affrontant sur la longue durée la litanie des camarades disparus, la douleur des massacres impunis, l’impunité de la colonisation poursuivie.
Et voici qu’aujourd’hui, au crépuscule de leur vie, ils et elles doivent affronter la possibilité d’une nouvelle disparition de cette Palestine que leur engagement, autour de l’OLP de Yasser Arafat, avait réussi à sauver de l’oubli, cet effacement dans lequel la Nakba de 1948 l’avait précipité. Quelle secrète force d’âme les habite pour faire face, tenir bon et tenir tête quand la catastrophe fait bien pire que tenir toutes ses promesses ? C’est cette interrogation qui m’a saisi quand, mercredi 18 février, j’ai appris le suicide de Leïla Shahid, cette si belle personne. Comme si la mort se redoublait, je l’ai su par Pascale Froment, la veuve de notre confrère René Backmann, à qui Dominique Eddé, depuis Beyrouth, avait demandé de m’informer. S’il était encore parmi nous, c’est René, proche ami de Leïla, qui lui aurait rendu hommage sur Mediapart. J’ai dû apprendre la triste nouvelle à Elias Sanbar, cette autre voix française de la Palestine, ce frère en amitié qui a toujours su me consoler du désespoir, alors même qu’il en aurait à revendre. Elias dont les traductions nous ont fait connaître en français l’œuvre de Mahmoud Darwich : « Je protège la force de la faiblesse contre la force de la force », confie le poète palestinien dans La Palestine comme métaphore.
« La mort est en train de changer » : cette phrase, qu’elle dit elle-même « absurde », s’est imposée à Dominique Eddé en titre de son récent essai sur la « défaite générale » qui accompagne l’horreur à Gaza. « Il y a, écrit-elle, de la mort dans le langage et dans le temps. Une mort diffuse qui infiltre les murs déglingués de la pensée. De point final qu’elle était, la mort s’est muée en point-virgule, en virgule. Elle a perdu de son caractère implacable. » L’écrivaine libanaise évoque ainsi ce temps, le nôtre, où le consentement à l’assassinat de la Palestine signe « un effondrement retentissant de la moralité », comme l’écrit, depuis Gaza, l’autrice Sondos Sabra.
Tout suicide a sa part irréductible de mystère. Mais, parce que sa vie fut un soulèvement contre l’amoralisme du monde, celui de Leïla Shahid nous parle au-delà de ses motivations secrètes. À l’instar de ceux de ces Allemands antifascistes qui, dans les années 1930, ont mis fin à leurs jours en exil alors qu’il allait être minuit dans le siècle, son geste nous rappelle qu’il n’est plus temps de se demander pour qui sonne le glas : il sonne pour nous. Edwy Plenel